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Histoires courtes

Histoires courtes

Bidaia poetikoa

Sous un carton

Ttotte Etxebeste —

La ville est suspendue dans la brume, les passants courent, protégés sous leur parapluie. La ville aveugle s’agite sans le voir. Sous son porche, sous son tas de cartons, il est invisible. Il se demande même si un jour il a existé. C’est un échoué de la société, un enfant perdu, un abandonné. Certains diront même, un faible ! Et pourtant, avant tout c’est un homme !

 

 

Il se bat encore pour survivre, du moins il le croit. Il sait déjà qu’il a perdu sa dignité mais il s’en fout, il lui reste sa bouteille pour oublier toute cette merde, cette déchéance. Il y a longtemps qu’il a touché le fond, il ne peut pas tomber plus bas, il ne lui reste que la mort, et elle ne sera pas pire que cette vie. Son corps meurtri a perdu la bataille contre le froid. Combien fait-il ? Deux, trois, quatre degrés au-dessous de zéro, moins encore sous la lame de couteau du vent ! Ses pieds sont lourds, son crâne douloureux, il est gelé. Ses jambes, son dos, son estomac lui font mal, son corps entier est contracté contre l’hiver.

 

Et les passants courent, ils vont et viennent et lui est toujours là, invisible. Nous vivons dans deux mondes parallèles, lui hors de la société et nous dans un monde de consommations. Nous courront toujours, espérant que nous n’échouerons pas dans son monde. Et si par hasard, au détour d’un trottoir, nous croisons, un instant de trop, son regard, sa crasse, le vertige de la peur nous claque au visage…et si c’était nous demain ?

 

Lui ne se pose plus la question, il est assis sur ce sol glacé, dans cette ville de murs et de glace. Le froid est à l’intérieur de lui, ses vêtements, sa peau, ses cheveux sont mouillés. C’est un homme transformé en chiffon, en serpillière, comme un papier mouillé dans le caniveau.

 

Nous, nous déambulons ; les courses à faire, un dossier à boucler pour demain. Les lumières s’allument, et la ville prend son habit de nuit. Dans les tours on s’agite, la télé nous envoie des images de poupées dénudées et de grosses voitures, des pubs pour un parfum.

 

Lui somnole sous son carton, toute sa fortune dans un vieux caddy. Il est une ombre enveloppée de chiffons, un corps gisant au-delà de la torpeur dans cette petite mort qui est en lui. Pourtant il sait que dans la rue, on ne dort pas, on sommeille, dans une odeur d’urine, de sueur et de crasse, la trouille au ventre. Il redoute de se faire massacrer par un autre aussi miséreux que lui, ou pire par une bande de taré au crane rasé et au relent nazi. Il est cette ombre qui fait peur aux autres. Lui aussi a peur de lui, de ses cauchemars.

 

Il se fait tard, les lumières s’éteignent dans les tours, la télé s’est tue. On se blottit sous nos couettes, le chauffage à 20°, on ferme les stores ; il ne faut pas qu’entre la misère. Et pourtant, silencieuse, elle avance. Insidieusement, elle s’approche de plus en plus de nos tours.

 

Lui, dans l’obscurité de la rue, attend toujours que passent les bénévoles du Samu social. Ils lui donneront une soupe chaude et un café, et surtout ils lui parleront. Il aime qu’on lui parle, car c’est fatiguant de se parler à soi-même. Puis, il attendra qu’arrive le petit jour en espérant, ou peut-être pas, d’être en vie encore un jour de plus !

 

Alors demain, si tu le croises, ne détournes pas la tête, offres-lui un café chaud et surtout fais-lui un sourire, parles-lui, il est comme toi et moi, avec juste un peu plus de malchance que nous. C'est un homme !

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